Analytique Diplomatique – Le cas des États-Unis d’Amérique. Par Dr JG Kennedy Alcius

Analytique Diplomatique – Le cas des États-Unis d’Amérique.

  • Par Dr JG Kennedy Alcius, Recteur des Éditions

Malgré l’incroyable diversité que nous laisse percevoir le Diplomatique Américain, il nous apparaît incontournable, pour qui s’y autorise toujours à une compréhension en profondeur des réalités sociales et politiques, de porter à l’existence les vecteurs d’essence et les noyaux métaphysiques lourds qui constituent «l’essence» du Diplomatique Américain – reconstituer le condensé séminal originel (le système onto-structural) qui inspire, autour duquel s’articule et sur lequel se fondent en dernier essor les infinies manifestations diplomatiques de nature américaine. Cette grammaire générative primaire existe bel et bien, et, celui qui s’y refuserait à la recomposer ou à en retracer les lignes directrices risque fort de se retrouver totalement démuni devant chacun des nouveaux épisodes diplomatiques se présentant à son attention.

De tous les possibles auxquels puisse aspirer l’être humain, la quête de la liberté représente à n’en point douter un des désirs les plus puissants et les plus profonds qui aient jamais animé l’âme humaine : et pourtant la liberté demeure sûrement le phénomène humain le plus difficile à cerner et à définir. Puisque l’idée même de liberté implique que chacun puisse y mettre jusqu’à un certain point le «contenu» qui lui convient, c’est souvent un peu par la négative ou plutôt par un biais indirect que les différents penseurs ont cherché à mieux définir le phénomène de la liberté. Très souvent par le biais d’une analyse plus ou moins réussie de la «nature humaine» et de la «condition humaine», il s’est agi d’élaborer la liste des modalités d’incarnation et de concrétion de la liberté humaine – effort qui s’est souvent retraduit par l’édification d’une chartre des libertés imprescriptibles et inaliénables relatives à l’être humain. Aucune liberté ne pourrait en effet jaillir lorsque … menacé ma liberté d’expression, menacé mon intégrité physique, menacé ma liberté de mouvement et de circulation, menacé ma liberté de religion, etc.

the Mayflower, novembre 1620

Ce détour n’était pas inutile dans la mesure où c’est vraiment autour de cette quête et cette soif infinie de liberté que se sont construites les institutions politiques américaines : un rêve emporté par les pèlerins du Mayflower et qui constitue la pierre angulaire du système étatique américain : un premier vecteur ontogénétique et qui n’a jamais cessé de traverser la diplomatie américaine depuis ses origines. Mais la construction de l’ensemble américain présuppose également un certain nombre de représentations marquées des rapports homme/nature, homme/culture et homme/politique : l’homme est foncièrement libre au départ, il s’inscrit comme naturellement par la suite dans un système social et culturel et enfin il doit composer «artificiellement» avec des institutions politiques «minimalistes» sur lesquels il devra toujours conserver une mainmise fondamentale. Libre à chacun, à partir de là, d’accéder comme il le pourra à une liberté plus plénière et plus achevée – par le biais d’un parcours spirituel par exemple. Et si cette définition de la liberté, aussi schématique que nous l’avons présentée ici, mésestime plusieurs aspects importants de la liberté humaine ainsi que plusieurs mécanismes interpersonnels incontournables qui infléchissent sérieusement la nature intime de la liberté humaine … c’est pour l’essentiel cette définition originelle de la liberté qui a caractérisé l’expérience américaine et donc inspiré de manière permanente le modelé diplomatique américain.

Du principe de la liberté (et de la libération) comme absolu existentiel et théorique peut se déduire un certain nombre de corolaires logiques devant également servir à guider l’Intégrale Américaine dans son déploiement sociétal et institutionnel : corolaires logiques ici déduits par une conscience héritière de la civilisation européenne – vecteurs protestants, libéralisme politique et genèse d’un monde séculier prométhéen. C’est en effet au travers de cette conscience protestante en-voie-de sécularisation que seront conceptualisées et réfléchies les modalités d’incarnation et de concrétion de l’architectonique sociale devant assurer la réalisation pleine et entière de la liberté individuelle. Car il faut bien comprendre que le religieux protestant induit dans son essence même la sortie prochaine du religieux comme principe global d’organisation de la société – il laisse présager la genèse d’une civilisation séculière définitivement désenclavée de ses amarres religieuses traditionnelles (médiation nécessaire de l’institution religieuse). Dieu a déposé dans le cœur du protestant tous les préceptes moraux devant guider son existence et le mener à la pleine réalisation spirituelle de soi. Mais cette offre de liberté de la part du divin se double nécessairement d’une redoutable exigence en responsabilité – responsabilité envers soi-même et envers les autres : une exigence de responsabilité envers les autres qui ne connaît pas, a priori, de limites. Mais cette quête de liberté se double également d’une forte exigence ascétique, un processus infini de construction de soi dans le sens espéré d’un continuel affranchissement moral et spirituel.

Parmi les corolaires à partir desquels seront élaborés les institutions américaines, il y a d’abord le fait d’un État minimal, un État politique non pas conçu comme un double ontologique devant traverser la totalité des dimensions de la conscience humaine pour en remodeler les contours et en redresser les travers : mais plutôt le fait d’un État dont la mission n’est que d’assurer les quelques fonctions collectives que l’individu ne peut implacablement pas assurer de manière individuelle ou interpersonnelle. Contrairement à l’État hégélien, à l’État régalien ou à l’État républicain … l’État libéral n’est légitimé d’intervenir que pour fixer les cadres extérieurs au travers desquels pourra se déployer la liberté individuelle : une puissance collective limitée devant assurer la sécurité, la stabilité politique du corps social, l’ordre, la justice, les régulations collectives, la stabilité de la monnaie. Mais l’État politique n’a rien à voir avec le phénomène de la liberté lui-même, il ne doit jamais prétendre être constitutif sur la personne ou encore se poser en maître idéologique et sapiential de la conscience humaine : il n’a pas à s’immiscer dans les contenus éducatifs décidés par les familles, il n’a pas à s’immiscer dans les modes pédagogiques d’apprentissage programmés dans les écoles, il n’a pas à s’immiscer dans les codes sociaux élaborés dans les communautés, il n’a pas à s’immiscer dans les codes de valeurs véhiculés dans les groupes restreints, il n’a pas à s’immiscer dans les formes rituelles et comportementales prodiguées dans les familles et les entités ethniques … On reconnaît là le type d’institution lourde auquel pourra s’identifier le citoyen américain : un État de droit dont la souveraineté ne peut jamais se targuer d’être absolue dans la mesure où sa «consistance» ne doit jamais dépasser ses prérogatives légitimes ; un État souverain, mais dans la mesure seulement où il ne cesse jamais d’être au service de la Chartre des droits et libertés dont il a pour fonction d’assurer le respect et la réalisation ; un État qui ne puise sa force et sa stabilité que des transferts octroyés par les individus et dont le noyau central de pouvoir peut à tout instant (en théorie) lui être retiré par les citoyens mandataires. Une composante inaliénable de l’Être du Diplomatique américain.

le dollar américain

La liberté induit également un autre corolaire logique : puisque l’homme tend naturellement à s’approprier les choses qui existent dans son environnement afin de satisfaire ses besoins et accroître son bien-être, une des fonctions essentielles de l’État sera de garantir de toutes les façons possibles le droit inaliénable de s’approprier les objets contenus dans son environnement (propriété privée). Ce droit inaliénable s’accompagne inéluctablement du droit associé, pour chaque individu, de modifier et de transformer l’environnement dans lequel il évolue – par sa créativité, par son travail et par sa volonté ou détermination (droit à l’initiative privée et à l’entreprise privée). Et ce droit d’initiative et d’entreprise s’accompagne nécessairement du droit corrélatif d’acquérir et de posséder des moyens de production (machines, outils, etc.) capables d’engendrer autant de biens que pourront produire les machines acquises ou créées (extension légale du droit d’entreprise qui ne pourra être restreint que si dûment justifié). Même si au fil du temps de moult restrictions et prescriptions sont venues encadrer le déploiement national et international des entreprises privées américaines – l’Idée de l’entreprise privée comme facteur génératif décisif (faisceau métaphysique d’inspiration originelle) demeure une composante toujours intégrée et non discutable de toutes les initiatives américaines en matière de diplomatie.

La liberté induit également un autre corolaire logique : l’homme est foncièrement libre, mais responsable de son sort. À part les quelques avantages collectifs qu’il y a à se doter d’institutions performantes (sécurité, monnaie, justice, etc.), chacun est «naturellement» libre, mais responsable de ce que sera sa vie : chacun peut donc naturellement s’approprier les ressources qu’il désire acquérir, habiter son lopin de terre de la façon dont il le voudra, nouer les relations humaines et sociales qui lui conviennent, choisir pour sa famille le type d’éducation à laquelle il tient, vendre librement sa force de travail, déterminer sans contrainte les paramètres contextuels dans lesquels va se jouer son existence, décider librement de ce qu’il va devenir, découvrir par lui-même les voies de sa réalisation … Il s’en déduit au final l’idée d’une culture et d’une société conçue comme «enveloppe nécessaire» et comme «enchâssement métapsychologique d’ordre anthropologique», mais qui ne doit pas devenir un «étau ou un carcan métaphysique» totalitaire et régressif sur la liberté en général et la déclinaison de toutes ses dimensions (liberté de conscience, liberté de mouvement, liberté de choix, liberté de refaire sa vie, etc.). Les liens sociaux et culturels que nous entretenons avec nos semblables sont salutaires, mais ils ne doivent pas prétendre posséder sur la conscience une sorte de prégnance métapsychique absolue au terme de laquelle serait atrophiée la véritable liberté humaine. Ceci est très important, car s’agissant d’un faisceau métaphysique qui n’aura de cesse de colorer les relations diplomatiques américaines. Quand on conçoit de la sorte les relations sociales et politiques qui nous lient aux autres individus, on ne peut qu’être sceptique et même opposer une résistance farouche à tout ce qui pourrait porter atteinte à cette primauté de la liberté individuelle sur notre insertion dans un réseau construit de relations sociales : on ne peut que s’opposer farouchement à des projets de société qui comme le socialisme ou le communisme ont cherché à remodeler le cœur humain par une immersion générative (violente) de la conscience humaine dans un bain socio-idéologique dense devant engendrer l’homme nouveau.

L’Être du Diplomatique Américain demeurera toujours sensible à cet aspect des choses : pas question de nouer des relations de confiance avec les pays dont le projet fondamental véhicule une implosion orchestrée de notre aspiration naturelle à la liberté.

Mais le sens de la liberté américaine, aussi traversée par des mouvances religieuses puissent-elles être, ne peut pourtant, prétendre puiser sa source dans des institutions religieuses garantes du vivre-ensemble  et de vouloir vivre ensemble: c’est en définitive au travers d’institutions politiques séculières que pourra fleurir la véritable liberté individuelle telle que la conçoit la pensée américaine en cette matière – au travers d’institutions politiques séculières, mais également au travers d’une Forme/Civilisation de nature séculière. Comme dans le cas canadien et européen, il ne faut jamais oublier cette première rupture fondamentale et fondatrice sur laquelle va s’épanouir la société américaine – soit le fait de rompre définitivement les amarres avec le Religieux entendu ici comme principe organisateur de la mécanique sociale et sociétale : l’apport du religieux comme principe de réalisation personnelle dans un monde détaché et dessaisi de ses ancrages religieux traditionnels.

De plus, cette sortie de plus en plus irréversible du Religieux va ouvrir la voie à la genèse et à la construction, à l’instar du modèle européen, d’une civilisation prométhéenne porteuse d’une domination et d’une maîtrise sans les fins assignables aussi bien de la nature que d’elle-même – une société souveraine autoréférentielle s’assignant ses propres finalités, dessinant ses propres contours, décidant de ses propres équipements collectifs et institutions globales, affirmant sa propre destinée … une société créatrice des instruments capables de la protéger et de la libérer du règne de la nécessité. Une société responsable d’elle-même et prête à assumer «l’ascèse intramondaine», «l’effort créatif» et «l’investissement spirituel orienté et incarné» – vertus sans lesquelles ne peut réussir l’entreprise séculière et prométhéenne qui accompagne la sortie définitive du Religieux. Cette sortie du religieux, l’inscription implacable de la société au sein d’un complexe sécularisé de civilisation, la genèse du primat de l’économie matérielle, la cristallisation d’institutions politiques démocratiques/séculières, l’édification d’un Code culturel socio-conventionnel … et les conséquences qui découlent de ces vastes vecteurs et tangentes anthropologiques – institutions séculières, raison instrumentale, culture laïque et libertaire, ascèse intramondaine et effort productif, initiative et entreprise privée, transformation du monde matériel ambiant, affirmation et réalisation des droits et libertés individuelles, etc. – Toute cette architectonique ontogénétique va évidemment participer en profondeur de la substance constitutive de l’Être du Diplomatique Américain.

Puis on ne peut faire fi du poids de l’histoire dans la destinée de l’Amérique : les États-Unis d’Amérique comme peuple et comme système politique et social investis d’une mission eschatologique singulière – soit la défense de la liberté, de la démocratie et de la justice dans le monde. Au moment où sombraient dans le fascisme les vieilles démocraties européennes et que s’enfonçaient dans un communisme totalitaire délétère et implosif les peuples de Russie et de Chine, l’Amérique apparaissait soudainement comme le dernier rempart contre l’oppression et la tyrannie dans le monde : une puissance expansive et prométhéenne, mais quand même guidée par des principes humanistes inébranlables dans son déploiement intrinsèque. Après la deuxième Grande Guerre, l’Amérique s’est retrouvée au cœur du système-monde – une puissante civilisation libre et prospère au milieu d’un monde dévasté et déstructuré : rarement avait-on vu une société et une culture briller avec autant d’éclat et rayonner avec autant de lumière aux quatre coins de la planète. Or cette position exceptionnelle, à l’internationale, dans laquelle s’est retrouvée l’Amérique après la guerre, n’a jamais cessé de teinter la teneur et la consistance du phénomène diplomatique américain tout au cours des dernières décennies. Une position structurale hégémonique commandant au niveau diplomatique un ton ferme et décisif, une assurance en soi inébranlable, une parole non seulement fondée sur la force, mais également sur la légitimité et la certitude morale, des actions et des décisions fondées sur l’aplomb de celui qui n’a pas besoin de faire montre de sa force physique et métaphysique pour que soit compris et respecté son message, le pouvoir d’agir et d’influencer inscrit dans le déploiement même de sa puissance hiératique. La position historique et la mission historique qui ont caractérisé la situation de l’Amérique depuis la deuxième Grande Guerre sont venues catégoriquement fortifier et densifier la fibre substantifique de l’Être du Diplomatique Américain : une densité royale et impériale.

Mais de nouvelles médiations, plus contemporaines celles-là, sont venues bouleverser dans sa définition même l’Être du Diplomatique Américain : un ensemble de médiations formant une nébuleuse dans la mesure où toutes se rapportent à une perte de puissance absolue sur le plan international, à un effondrement des certitudes qui animaient jadis la société américaine, à la fin du monopole des facteurs prométhéens (technologie, puissance productive, etc.), à la réinsertion de l’Amérique dans des processus et mécanismes multilatéraux égalitaires … Une série de faisceaux convergents qui pour ne pas transformer radicalement la nature intime de l’Être Diplomatique Américain, est, quand venue infléchir dans un sens déterminé la teneur singulière de son être générique.

En effet l’ère positionnement obligé de la société américaine dans la grande chaîne de l’humanité politique mondiale a forcé à une bifurcation ou encore un rééquilibrage structurel de la stratégie américaine en matière de diplomatie vivante : une sorte de conversion relative des tenants et aboutissants du Diplomatique Américain. Face à la montée en puissance de la Chine, face à la solidification des systèmes politiques représentatifs partout dans le monde, face à l’émancipation effective d’un nombre toujours grandissant de nations, face à la production sur toute la planète d’équipements technologiques très sophistiqués, face à la complexification vertigineuse des pôles de développement et de puissance, face à la multiplication des systèmes et mécanismes de régulation et d’encadrement, face à la démultiplication des flux d’échange de biens et services … Les dirigeants politiques américains ont été tenus de modifier la forme de leur discours en matière de diplomatie.

Le discours de la puissance absolue et des certitudes inébranlables se voulait décisif, mais libéral ; il se voulait volontiers paternaliste et rassurant ; il pouvait faire preuve de clémence et de souplesse ; il n’avait pas besoin d’imposer ou d’opprimer pour faire sentir ses effets ; il se posait volontiers en modérateur et en conciliateur ; il pouvait se montrer généreux et aidant ; il se présentait en protecteur et en partenaire au développement … Le nouveau discours diplomatique américain opère la synthèse métaphysique entre la position du maître et celui du partenaire égalitaire (pas de l’esclave) : il parle toujours à partir d’une position de force, mais il intègre également dans sa constitution même la perspective du partenaire égalitaire (essentiellement) – c’est donc pourquoi il cherche davantage, aujourd’hui, à construire des mécanismes régulateurs universels, à conclure des accords multilatéraux stratégiques, à fortifier les montages régionaux susceptibles d’assurer des stabilités relatives à moyen terme, à privilégier la logique contractuelle et légale, à signer des pactes engendrant des avantages mutuels ou basés sur une dynamique gagnant/gagnant, à rejoindre des regroupements fondés sur la raison pragmatique, etc.– ce qui ne l’empêche pas, malheureusement, de retomber parfois dans une logique de la puissance et de la domination.

Tous les outils théoriques que nous avons forgés dans notre ouvrage sur la question du Diplomatique ainsi que la grille/modèle analytique que nous venons de reconstituer dans le présent article … permettent de mener à une saisie heuristique très éclairante de l’ensemble des initiatives américaines en matière de diplomatie : prenons pour exemple le jeu des différentes séquences épiphénoménales ayant marqué les relations diplomatiques entre les États-Unis et le Vietnam :

– Tout d’abord un premier moment où s’est révélé le profond antagonisme (antithèse) entre d’un côté une société fondée sur la liberté individuelle, sur la liberté d’entreprise et le droit à la propriété privée, sur le fait d’institutions politiques minimalistes et d’un pouvoir politique central «délégué et limité», sur l’expression d’une intégration et d’une immersion dans une enveloppe sociale signifiante et prégnante, mais pas du tout constitutive et déterminante sur les contenus de la conscience, sur le libre arbitre, la délibération désaliénée/éclairée et l’autodétermination de sa propre existence … et de l’autre coté une société fondée sur la libération eschatologique du collectif, sur la propriété collective des moyens de production, sur l’inscription idéologique des consciences dans le ‘grand tout sociétal’, sur l’immersion constitutive du moi dans l’être communiste, sur le remodelage en profondeur du cœur de l’homme et de la figure du moi égotiste, sur la construction d’un État totalitaire absolutiste. Une rencontre entre deux mondes divergents et incompatibles d’où ne pouvait surgir, coté américain, qu’une réaction de rejet inconditionnel et viscéral du système de société vietnamienne. Ce qui ne pouvait qu’engendrer, coté américain, une activité diplomatique affichant un maximum de rétention, une méfiance généralisée envers le régime vietnamien, une expression impériale de sa puissance, une exigence inconditionnelle et sans termes assignables de «libération du régime vietnamien», une surveillance de tous moments des agissements et des initiatives prises par les gouvernements vietnamiens. Première phase, donc, où on assiste à la rencontre entre deux mondes antithétiques – une phase gouvernée par la violence et la haine.

– Puis les États-Unis, face au Vietnam lui-même en évolution, vont entrer dans une phase de «reconnaissance fondamentale» du peuple et du régime vietnamien, tout en demeurant dans une posture d’opposition doctrinale et idéologique envers le régime politique vietnamien : une phase davantage gouvernée par les processus de la violence et du sacré. Une nouvelle ère (la dernière décennie du XX’ siècle) où les États-Unis vont continuer à tenir un discours de puissance envers le Vietnam, un discours empreint de légitimité politique ultime, un discours d’incitation à une reconversion au «démocratique», un discours d’invitation à rejoindre les normes et valeurs et standards et organes de régulation internationale, un discours d’ouverture et de libéralisation. Un discours diplomatique d’ouverture et de reconnaissance, mais toujours conçu à partir d’une position de force et de légitimité d’ordre supérieur – c’est le temps de la visite du président Clinton au Vietnam – visite ponctuée par un effort de réconciliation et de quasi-normalisation des relations entre les deux pays. Un espace/temps diplomatique propice à l’échange mutuel d’étudiants entre les deux pays dans le cadre d’un généreux programme de bourses universitaires, un espace/temps diplomatique propice à l’élaboration de stages en milieu de travail pour certains corps de métiers, un espace/temps propice à des échanges culturels plus marqués et plus systématiques … Une ère qui s’inscrit dans le processus de rachat, par les Américains, des dettes métaphysiques contractées envers certains pays dans leur histoire.

– Finalement, depuis la dernière décennie surtout, on va assister de manière de plus en plus irréversible à une phase de reconnaissance pleine et entière du système de société vietnamienne par les États-Unis, à la genèse d’une confiance et d’une amitié authentiques de la part de la nation américaine envers la nation vietnamienne, à la construction d’un véritable partenariat égalitaire entre les deux pays – intégration définitive du Vietnam dans la communauté internationale, ouverture idéologique et politique de plus en plus marquée du régime communiste, normalisation généralisée des relations bilatérales, intégration du Vietnam dans tous les grands organes mondiaux de régulation et de développement (FMI, BM, ONU, OMC, OMS, etc.). Les relations diplomatiques entre les États-Unis et le Vietnam font vite ressortir la profonde ambivalence qui caractérise le discours américain d’aujourd’hui envers cette puissance en pleine ébullition que représente le Vietnam contemporain : Une Amérique toujours puissante, mais qui ne peut plus se targuer d’incarner la position civilisatrice toute-puissante qu’elle occupait jadis dans la hiérarchie universelle des nations. Dans notre monde multilatéral et multipolaire où toutes les nations et les peuples ont le droit inaliénable d’accéder à un niveau de développement et de prospérité convenables, il ne devrait plus y avoir de relations diplomatiques qu’entre partenaires égaux et consentants : ce qui n’est évidemment pas toujours le cas. Mais l’évolution des relations de tous ordres entre les États-Unis et le Vietnam illustrent bien les transformations profondes qui se sont produites au cœur même de l’Être du Diplomatique Américain au cours des dernières décennies.

On pourrait multiplier les exemples, mais nous laisserons à nos lecteurs le soin, maintenant averti quant au type d’analyse et de grille de caractérisation que nous proposons ici, d’exercer leur habileté et de mettre à l’épreuve notre grille d’analyse onto-structurale de l’Être du Diplomatique Américain – quels que soient la relation et le pays choisi à des fins d’analyse. S’il est intéressant d’examiner toutes les modalités stratégiques (de nature américaine) de déclenchement des initiatives diplomatiques susceptibles d’être révélées par notre Analytique Diplomatique, certains domaines de relations diplomatiques laissent déjà entrevoir une richesse particulièrement féconde : pensons à l’histoire des relations des États-Unis avec le Mexique, à l’histoire des relations des États-Unis avec l’Angleterre, à l’histoire des relations des États-Unis avec la France, à l’histoire des relations des États-Unis avec la Russie …


Note de l’éditeur

À la lumière de cette grille onto-analytique proposée de Dr J.G. Kennedy Alcius qui est le Recteur des Éditions, le lecteur avisé, l’historien contemporain, trouveraient peut-être une constance et la constante américaine diplomatique de 400 ans, à partir de Mayflower. Mayflower nov. 11, 1620 au ‘Right Matters’ du 3 nov. 2020. (article et collaboration de l’Observatoire du dies)